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Business models

Quand la vie absorbe le travail !

  • Inès Pauly
    Directrice communication d’InProcess
  • Christophe Rebours
    CEO et fondateur d'In Process

Adam Smith et Karl Marx doivent tous les deux se retourner dans leurs tombes. Car qui aurait pensé que nous vivrions un tel désenchantement de l’idéologie du travail qui le remettrait même en question comme facteur de socialisation et d’épanouissement ?

Mais contrairement à ce que Jeremy Rifkin annonçait voilà presque 10 ans déjà dans « La fin du travail », la troisième révolution industrielle ne créera un monde plus violent et dangereux que si nous ne voyons pas dès aujourd’hui qu’un projet politique nouveau se dessine pour 2030.

Nous vivons un temps de disruption du rapport au travail. Bien sûr les modèles traditionnels résistent encore un peu : beaucoup de femmes quittent le bureau plus tôt pour s’occuper de l’éducation des enfants, tandis que leurs conjoints s’autorisent des soirées de networking régulières. Mais de nouveaux modèles s’invitent dans la société, sous l’impulsion des familles recomposées et monoparentales, des gardes alternées, mais aussi de la digitalisation de la vie et du développement du travail indépendant (en croissance de 26% depuis 2006 selon l’Insee). Aujourd’hui les papas séparés aussi choisissent de se rendre disponibles pour accompagner leur enfant chez le pédiatre sur leur temps officiel de travail. Et les chefs d’entreprise savent aussi faire une pause « cours de chant » dans leur journée, quitte à retravailler depuis leur tablette après 22h.

La fragmentation des temps de travail, de vie familiale et de loisirs est une réalité. En 2030, elle sera harmonieuse : l’articulation de nos temps de vie s’inventera chaque jour différemment pour nous assurer à tous le meilleur équilibre entre vie personnelle et professionnelle. Les frontières entre ces vies séparées seront estompées, l’ubiquité sera permanente. De la fragmentation naîtra un équilibre plus harmonieux entre toutes les facettes de nos vies.

Nous sommes déjà à l’aube de cette réinvention du rapport à ces temps de vie.

Les trentenaires de la « génération Y » ne représentent-ils pas déjà 40% de la population active européenne ? Or leurs deux principaux facteurs de bonheur sont « l’équilibre vie privée/vie professionnelle » et « le fait de vivre pleinement sa vie »*.Les jeunes hommes sont même plus nombreux que les femmes à vouloir privilégier leur vie de famille (13% contre 10%) avant leur indépendance financière. Aux Etats-Unis, des papas hipsters renoncent à « faire carrière » pour s’occuper de leurs enfants tandis que leurs compagnes mènent leur vie professionnelle de façon plus investie.

Ce déclin de la valeur du travail en soi s’accompagne d’une valorisation de la construction et des projets collectifs. Depuis l’an 2000, plus de 60% des jeunes affirment ainsi vouloir créer leur entreprise (enquête Ifop pour l’Agence pour la création d’entreprise).

Le nouvel équilibre des temps de vie personnelle et professionnelle repoussera les limites du Code du Travail. Aujourd’hui, celui-ci pense le travail hors de la vie. Fiscalement, les miles gagnés par les voyages professionnels ne sont pas utilisables par les salariés pour leurs vacances, par exemple. En 2030, les syndicats et l’Etat auront pris acte des nouvelles relations de la société au travail et créeront un Code de Vie.

Le Code de Vie bâtira des formes nouvelles de liens économiques, familiaux et sociaux. Il offrira à chacun les moyens de réguler ses activités professionnelles et personnelles en fonction de 3 référents : le sens de ses différents temps de vie ; leur allocation de temps ; et la rémunération. Il donnera des repères structurants et soutiendra les moins agiles.

Nous doserons ces 3 facteurs en permanence, dans une même journée mais aussi à l’échelle de la vie. Les papas hipsters mettront le curseur temps professionnel sur 0% entre 15h et 21h, mais ils pourront le monter à 100% à 55 ans. La retraite pourra inclure des temps productifs, rémunérés ou non. L’apprentissage de nouvelles compétences sera mieux intégré dans les temps de vie rémunératrice.

Les Gafama (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Alibaba) créent aujourd’hui des économies sans travailleurs. Mais paradoxalement, ils nous offrent des outils agiles pour travailler et gagner des rémunérations alternatives (AirBnb, Uber…) qui en 2030 seront naturellement intégrés dans l’arsenal de dispositifs pour gagner sa vie.

De nouvelles formes d’entreprises apparaîtront. Ce seront des plateformes d’intermédiation qui mettront en relation les individus-entrepreneurs de leur vie professionnelle, et leurs clients.

Nous collaborerons grâce à des représentations communes qui incarneront le projet et permettront de le partager à distance, même de façon désynchronisée. Nous manipulerons des projets 3D évolutifs, sous forme d’hologrammes par exemple. Ce nouveau mode de travail à distance, basé sur la sensorialité, favorisera l’émergence d’individus sensibles et empathiques.

Nous vivrons sur le territoire en nous regroupant par communautés d’individus qui partagent le même biorythme, les mêmes valeurs sur les 3 dimensions de la vie. Certains feront par exemple le choix de vivre et travailler depuis la campagne, mais près d’aéroports. Ils concilieront une vie professionnelle à distance avec la capacité à rejoindre rapidement n’importe quel hub de la planète.

Dans ce nouvel équilibre de nos vies, l’enjeu de l’éducation en 2030 sera, plus encore qu’en 2015, d’apprendre à apprendre. Il s’agit de transmettre le plaisir d’apprendre comme les outils pour s’organiser. L’éducation stimulera l’esprit de projet collectif, à tous les âges de la vie. L’ambition sera de gommer autant que possible la peur de l’inconnu. Après-demain sera toujours un monde inexploré, mais pas incertain. Nous serons tous poussés à le créer, nous en aurons les moyens et les outils, et nous serons encadrés. Le plus difficile restera à faire : être créatif à tous les instants de notre vie pour nous épanouir, individuellement et collectivement.

*Enquête Mazars et Women’s Up auprès de plus d’un millier d’Y de 64 nationalités en 2012

Biographies

Inès Pauly accompagne depuis 20 ans des entreprises innovantes dans leur approche de leur marché et leur business pour accélérer leur croissance. Experte du marketing stratégique et de la communication, elle opère dans les grands groupes (France Télécom, Microsoft, Publicis…) et les PME de croissance. Elle accompagne les entrepreneurs et intrapreneurs qui ambitionnent de transformer la façon dont nous apprendrons, communiquerons et vivrons demain.

Christophe Rebours est entrepreneur et designer. Il est notamment le fondateur et PDG de l’agence d’innovation stratégique InProcess.

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Commentaires (2)

  • Valentin
    25.11.2015

    Article très intéressant, mais j’émettrais une réserve quant au rapport de la génération Y au travail.
    Plutôt qu’un rejet de la valeur pour d’autres considérations (la famille, les projets collectifs…), je pense qu’on assiste à une redéfinition de cette valeur, avec les critères d’épanouissement et d’accomplissement au sommet (lorsque les générations précédentes accordaient et accordent surtout de l’importance à la carrière).

  • Amélie
    18.01.2016

    Article intéressant effectivement! « Pourquoi trop travailler, et dans quel but, si on ne peut pas en profiter à côté ».

    La recherche du bien-être à tout prix ou presque…

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