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Usages

« Le smartphone va disparaître »

  • Fabrice Grinda
    Entrepreneur

Cet entrepreneur et business angel* partage depuis quelques années sa vie entre les Etats-Unis, la république Dominicaine et l’Europe. Une cinquantaine d’objets tient dans sa valise et son sac à dos. Lors d’un récent passage à Paris, nous l’avons interrogé sur sa vision des usages dans les années futures et les changements qu’il perçoit déjà.

Propos recueillis par Isabelle Repiton

Alliancy, le mag. D’ici à quinze ans, quels sont les changements majeurs que vous imaginez ?

Fabrice Grinda. L’internet des objets, le réfrigérateur qui passera commande des produits manquants, les livraisons par drone… Tout cela arrive. Mais je vois venir des ruptures majeures dans cinq domaines : la voiture, la communication, la santé, l’éducation et l’énergie. Les technologies existent. L’avenir est déjà présent, seulement il n’est pas encore distribué équitablement. Pour un déploiement à grande échelle, il faut que les coûts baissent et que l’utilisation se simplifie. Les voitures vont devenir « communes ». Aujourd’hui, les voitures autonomes ont déjà fait des millions de kilomètres sans avoir d’accident. Mais alors que le prix moyen d’une voiture aux Etats-Unis est inférieur à 20 000 dollars (18 033 euros), le système pour qu’elle se conduise seule coûte environ 100 000 dollars. Economiquement, leur généralisation n’est pas encore possible. Il manque aussi le cadre légal, pour savoir qui serait responsable en cas d’accident, le producteur de logiciel ou de la voiture ?

En termes de coûts, on y gagnera ?

La voiture est le second pôle de dépenses dans le budget des ménages, pour un actif inutilisé à 95 % du temps. Les gens continuent à acheter une voiture car cela reste moins cher qu’un Uber et son chauffeur, et que la voiture est disponible à tout moment, surtout dans des zones peu denses. Mais le jour où le coût du conducteur disparaît, la voiture se conduisant seule, le coût principal devient la dépréciation de l’actif sur quelques années. Une voiture partagée, et utilisée à 90 % du temps, reviendra beaucoup moins cher. Ainsi, à tous les niveaux, détenir une voiture n’aura plus aucun sens. Des compagnies acquerront des parcs de voitures mis à disposition de sociétés qui les opèrent comme Uber, avec un réseau suffisamment dense pour qu’on puisse trouver une voiture à disposition en deux ou trois minutes. Même, à terme, dans des zones peu urbaines. Surtout, cela changera la société. Aux Etats-Unis, le premier pôle d’emplois, ce sont les conducteurs, les chauffeurs… Ce qui va libérer une main-d’oeuvre énorme. Dans un véhicule, on sera assis face à face. Le coût de la course baissera, et on se fera livrer beaucoup plus de choses à domicile, même un café !

Dans la communication, la révolution est-elle déjà accomplie ?

Non. L’outil le plus commun – sans lequel on n’imagine plus vivre – le téléphone mobile, va disparaître complètement. En effet, on fait des progrès considérables dans la lecture du cerveau. Nous en sommes au stade où en était la reconnaissance vocale il y a quinze ans. A l’époque, il fallait une carte puissante dans un PC et des heures de répétition pour que votre voix soit reconnue efficacement. Aujourd’hui, avec un casque de 128 électrodes sur la tête et des heures d’entraînement, on peut vous faire, par la pensée, piloter un avion, déplacer un pointeur sur un écran. En 2013, on a réalisé une connexion cerveau-cerveau. Quelqu’un, par la pensée, a fait bouger le bras d’une autre personne…

Et il faut s’attendre à quoi ?

Dans quinze ans, on peut imaginer une ou deux électrodes transparentes et invisibles sur notre cerveau qui permettent par la pensée de donner l’ordre à un ordinateur intelligent de nous montrer des e-mails, des textos, par des lasers sur nos lunettes ou des lentilles de contact intelligentes qui écrivent sur notre rétine. Cela se superposera à notre vision. On aura une sorte de « télépathie augmentée », on échangera de l’information par pensée : je pense un texto, je vous l’envoie, vous le lisez sur vos rétines, ou vos lentilles. Plus besoin d’avoir un portable et la tête constamment baissée sur ce petit écran qui nous distrait, et limite notre champ de vision. Mais, d’ici à quinze ans, on en sera encore au tout début. Les lasers pour écrire sur les rétines existent, mais les lentilles intelligentes sont encore de mauvaise qualité. La lecture de notre pensée est approximative et nécessite un super computer et 128 électrodes. En 2030, le super computer coûtera 50 dollars. La mise au point d’électrodes assez petites et performantes et des logiciels de transcription prendra peut-être 20 à 25 ans. Pourtant, c’est inévitable, les smartphones sont amenés à disparaître.

Et dans le domaine de la santé…

Aujourd’hui, cinq médecins peuvent faire cinq diagnostics différents d’un même malade : l’humain n’est pas une bonne machine à diagnostiquer. Dès à présent, Watson, le super computer d’IBM, dépiste mieux certains cancers que les médecins. C’est logique, il lit chaque micron d’un IRM ou d’une radio, quand un docteur ne les regarde que quelques minutes. Dans cinq ans, le diagnostic sera principalement laissé à l’ordinateur. Dans dix ans, on aura une machine universelle de diagnostic de toutes les maladies communes, rhume, VIH… Ce sera d’autant plus utile dans des endroits comme l’Afrique où l’on manque de médecins. En parallèle, la chirurgie elle-même est en train d’être révolutionnée. Le « robot-docteur » Da Vinci a déjà réalisé 5 millions d’opérations. La chirurgie sera de plus en plus robotisée, automatisée ce qui va minimiser les écarts de performance entre chirurgiens. Pour la première fois, le coût de la médecine va commencer à baisser. D’autant que toute la paperasserie, l’inefficacité administrative va disparaître avec les dossiers médicaux en ligne… Dans quinze ans, on sera diagnostiqué en continu, avec un retour permanent sur ce qu’il faut faire en termes de nutrition, de médication, tout en ayant une chirurgie plus efficace et une structure de coût de la médecine beaucoup plus faible.

Autre révolution à venir, l’éducation ?

Si on téléportait Socrate dans le monde d’aujourd’hui, il ne reconnaîtrait presque rien… sauf la façon dont on éduque nos enfants : un professeur de qualité variable parle à une classe de 15 à 35 élèves. Cela n’a aucun sens d’éduquer nos enfants comme il y a 2 500 ans, alors que chaque élève a des capacités, des centres d’intérêt différents. Et alors que le monde change si vite, imaginer que l’éducation soit ponctuelle et s’arrête après l’école, où l’université est ridicule. Elle doit se faire en continu, tout au long de la vie et plus efficacement.

En quoi la donne peut changer ?

Avec des sites comme Coursera [qui propose gratuitement les cours des meilleures universités du monde, Ndlr], le meilleur professeur dans son domaine donne des cours en ligne à 300 000 étudiants. Et il est plus logique que le meilleur éduque un plus grand nombre d’étudiants ! Seuls ceux qui veulent le diplôme paient pour passer les examens. C’est un système beaucoup plus égalitaire.

Et au niveau de l’école primaire ou dans le secondaire ?

Des systèmes d’apprentissage automatisés sont en test dans certaines écoles. Le professeur n’est plus « débiteur de faits », mais coach. Le cours est donné par le logiciel, qui ensuite pose des questions et s’adapte à l’élève. Si celui-ci fait des erreurs, le logiciel réitère différemment, puis avance au niveau suivant quand l’élève a compris. Dans une même classe, chacun va donc à son rythme. Ce n’est pas pour autant la fin de l’école. Au-delà des connaissances, il faut apprendre à être socialisé, à interagir donc à être entouré d’autres enfants. L’être humain est un être social par quintessence.

Comment remédier à ces problèmes ?

Le plus gros bouleversement concernera la formation continue. Tous les métiers sont en train d’être réinventés. En marketing, il y a quelques années, il fallait savoir optimiser sa visibilité sur les moteurs de recherche (SEM). Aujourd’hui, il faut savoir le faire dans les magasins d’applications mobiles (ASO). Comment apprendre ? Il se crée des cours spécialisés. Sur Udemy, leader dans le domaine, les gens créent des cours dans tous les secteurs, de 1 à 10 dollars…

Le monde du travail ne peut donc qu’être bouleversé ?

La génération des millenials [née au début des années 2000, Ndlr] déteste le concept métro-boulot-dodo, l’idée de travailler pour un patron, d’avoir un patron. On assiste aux Etats-Unis à l’explosion de l’auto-entrepreunariat, facilitée par l’arrivée de multiples applications de services à la demande. La moitié des emplois créés après la crise de 2008 sont des emplois d’auto-entrepreneurs qui travaillent pour Uber, Postmates (restauration à domicile), Instacart (courses alimentaires livrées par un voisin).

Ce sont les services, personnalisés, et à la demande…

Beauté, manucure, coiffure, transports… Tous ces services se réinventent avec une grande flexibilité. C’est aussi vrai pour des services de programmation, de rédaction, de design. De plus en plus, le travail s’achète de manière incrémentale, à l’heure. Les millenials peuvent travailler jour et nuit pendant une semaine, puis cinq heures la semaine suivante : ils veulent travailler où, quand et autant qu’ils veulent. L’argent n’est pour eux qu’un moyen de faire des expériences de vie. En 2030, ils constitueront la moitié de la population active.

Et l’on vit plus heureux en 2030 ?

Oui, parce qu’on est maître de sa destinée. On travaillera autant – ou aussi peu – que l’on a envie. La population est en moyenne en meilleure santé et mieux éduquée. Le coût de la plupart des choses a baissé et cela permet une qualité de vie bien supérieure.

Il n’y a pas de fracture sociale ?

On parle, en effet, d’inégalités qui se creuseraient, mais la réalité c’est qu’il y a une convergence des classes sociales. En 1900, les riches allaient en vacances, pas les pauvres. Aujourd’hui, l’un part en jet privé, l’autre sur Easyjet, mais tous deux prennent l’avion et des vacances. 99 % des pauvres américains ont l’eau, l’électricité, 70 % ont une voiture. Sur des critères comme la mortalité infantile, l’espérance de vie, l’inégalité décroît.

Mais le réchauffement climatique, comme le coût des énergies, ne pèseront-ils pas sur ces avancées ?

Cela se résoudra sans réglementation, sans intervention de l’Etat, on va passer à une économie non carbonée, pour des raisons purement économiques. Un mégawatt d’énergie solaire coûte déjà moins d’un dollar contre 100 en 1975. Cette baisse vient de l’amélioration des processus de production et de la productivité. On a déjà atteint la parité du coût énergie solaire/fossile (ou nucléaire) dans quelques régions du monde, loin des villes, là où la création d’une centrale est coûteuse. D’ici à 2025, le coût d’un kilowatt produit avec l’énergie solaire sera inférieur à celui produit avec du pétrole, sans subvention. Dès cet instant, des dizaines de milliards de dollars y seront investis. En 2030, on sera au début de l’accélération du déploiement solaire. Le coût du mégawatt sera plus faible. Et cela fera baisser les coûts de beaucoup de choses et améliorera la qualité de vie. Je suis très optimiste.

 

* Selon le classement de FundMe et France Digitale (avril 2015), Fabrice Grinda a injecté, depuis 2009, 26 millions d’euros dans des start-up.

 

Biographie

Fabrice Grinda se définit comme « un homme de la Renaissance », qui cherche à assouvir sa curiosité pour l’humanité et à contribuer au monde de demain en soutenant les entreprises qui le redessinent. Né en France en 1974, diplômé de Princeton, d’abord consultant chez McKinsey, il lance en 1999 l’un des premiers sites d’enchères en ligne européen, Aucland, qu’il revend au fonds de Bernard Arnault. En 2000, aux Etats-Unis, il fonde Zingy (sonneries et services sur mobiles), puis en 2006, OLX, site de petites annonces en ligne, qui se déploie dans une centaine de pays et dont il se retire en 2012. Les bénéfices de ces cessions, il les investit depuis dans des start-up et des places de marché électroniques. Il est au capital du Chinois Alibaba, d’Uber, BlaBlaCar, Airbnb et de dizaines d’autres sociétés… Il a aussi lancé une plate-forme de vente de voitures d’occasion (Beepi), installée en république Dominicaine.

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