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Usages

Tous objets

  • Dominique Cuppens
    Directeur des Systèmes d’Information à L'Espace Dirigeants et consultant

L’avenir espéré en 2030 se réalisera si nous faisons pleinement nôtre la vision objet de l’informatique développée il y a 30 ans, et que nous acceptions en conséquence d’être des « objets » !

En 2030, nous pourrons, d’un clic de souris, acheter au meilleur prix un service ou produit en en connaissant le détail constitutif, la valeur écologique, l’appréciation qualifiée des précédents clients et, inversement, le fournisseur pourra connaître l’usage de sa production et son déploiement sur la planète, les retours qualité, quelle que ce soit sa place dans la chaîne de valeur, ce pour adapter au mieux ses services et capacités. Le tout en parfaite sécurité, dans l’anonymat avec une protection assurée de nos identités multiples et de nos informations personnelles, permettant à tous de développer durablement le village et jardin mondial prônés par les meilleurs prospectivistes.

Retour aux origines

Le moins que l’on puisse dire est que cette vision n’est pas garantie, lorsque l’on observe les risques quotidiens et tromperies auxquels nous sommes confrontés, et les heures que nous passons à retrouver ou restaurer nos moyens d’accès à l’information numérique.

Revenons en arrière, aux origines, pour en expliciter une des raisons importantes. L’informatique s’est conçue au milieu du 20e siècle dans une logique fonctionnelle, de développements de traitements pour effectuer des calculs sur des espaces limités par les capacités de stockage et de connexion des premiers âges de cette nouvelle technologie et science. La séparation du code informatique et des données était la règle dictée aux informaticiens, dont je faisais partie.

Dans les années 80, un nouveau schéma est proposé, partant de l’information et posant progressivement les principes de ce qui est devenu le paradigme objet : l’information doit être associée à une panoplie de services qui définissent la façon d’y accéder et d’assurer la communication entre les objets informatisés. Le Macintosh d’Apple a concrétisé cela de façon visible avec une nouvelle ergonomie des micro-ordinateurs : vous cliquez sur un (des) objet(s) sur l’écran et vous sélectionnez ensuite l’action à mener. Cette ergonomie aujourd’hui naturelle, ne l’était pas à l’époque, mais les gains étaient tels qu’elle s’est rapidement imposée (1).

Elle ne pouvait hélas pas être déployée aussi vite dans l’arcane des bases informatiques des différentes entreprises et administrations, dont la majorité fonctionne encore sur des traitements en temps différés, sur des modèles de stockage de données étroitement dépendant des codes informatiques qui les ont créés, et non pas selon le retournement de la peau de l’orange proposé par la conception objet. Ce qui conduit à des difficultés croissantes d’adaptation, voire des pertes de contrôle, des systèmes d’information en réponse à une évolution accélérée des sollicitations.

Puissance de traitement

Confrontées à un besoin de transversalité accrue, de gestion de plus en plus complexe, d’agilité, débordant largement de leurs frontières organisationnelles, les Directions des Systèmes d’Information se sont attaqués à cet effort de longue haleine de re‑modélisation de leurs « objets métier » fondamentaux : voiture, avion (2), puit de pétrole, rail, place d’avion, roue, pneu… bulletin de paie français !

Cela afin de profiter pleinement et à terme des bénéfices de la conception objet et des architectures REST (Representational state transfer) et SOA (Service oriented architecture), visant à découpler les interfaces entre les différents composants du Système d’Information planétaire. Par le polymorphisme, l’héritage, l’encapsulation, il est possible de procéder à des enrichissements et évolutions multiples des services d’un même objet tout en veillant à la cohérence de la persistance des données qui ne sont plus directement accessibles (3). Bien maîtrisés, tous ces mécanismes, permettent des actions et collaborations non strictement déterminées à l’avance de différents acteurs et organismes, tout en gardant une cohérence sur la durée des informations et représentations des objets informatisés qui sont sollicités.

L’excuse initiale de la capacité de stockage, de calcul et de communication n’est déjà plus. Ainsi que les questions sur la maturité de cette vision de l’informatique. En 2030, notre puissance de traitement aura augmenté de 10 000, 4 ordres de grandeurs, et le besoin de sollicitation de services n’augmentera que d’environ un facteur 10. Pourrons-nous utiliser les 3 ordres de grandeur de différence, pour opérer le saut qualitatif rapidement brossé au début de cet article ?

Cela se heurte à deux difficultés majeures :

La capacité financière et humaine à reconcevoir pour des rentabilités de long terme l’énorme capital développé depuis 70 ans, vieillissant, difficiles à maintenir et conçue de façon inadaptées aux nouveaux usages, tout comme cela peut advenir aux infrastructures physiques terrestres ;

Et pour la société et individus d’accepter que nous soyons des « objets ».

Maîtrise individuelle

Objet singulier (4), car les informations qui nous sont attachées, nos attributs et requêtes, sont à la fois utilisés, consommés, au cœur des systèmes d’information pour des besoins marketing, de santé, etc. et sont indispensables en tant qu’utilisateur pour nous permettre l’accès aux informations, et la gestion optimale de notre droit d’en connaître.

Nous disposons des technologies cryptographiques (5) pour que les données personnelles qui devraient toujours être pleinement nôtres, soient à la fois concentrées pour décrire l’instanciation et l’utilisation de l’ « objet métier » que nous sommes en train de devenir de facto, et, en même temps, puissent être répartis dans l’infosphère mondiale. Cela afin que nous soyons en mesure de maîtriser individuellement nos différentes identités, contrôler l’usage qui en est fait et faciliter notre accès aux capacités offertes par internet. Et nous offrir de nouvelle capacités, comme pouvoir contribuer aisément à la démocratie et à la vie publique de façon plus intense que les quelques bits d’information de vote papier qui nous sont autorisés par an.

Lorsque l’on observe les difficultés à mettre en œuvre et bénéficier de la carte d’identité électronique et notre Dossier Médical Personnalisé, nous sommes en droit d’être sceptiques quant à notre capacité de reconcevoir de façon adéquate l’information qui nous est propre ; et de ne seulement espérer que les gains sur la qualité de vie du plus grand nombre proposés par le buzz actuel des objets connectés et du big data, compenseront à l’avenir les difficultés que nous rencontrons dans l’usage du web à cause de la rusticité et vulnérabilité des systèmes hérités, pouvant aller pour certains jusqu’à des atteintes graves portées à nos existences par des détournements de nos informations d’identités.

Qui sait, ce court article contribuera peut-être à soutenir une mobilisation collective profonde qui émerge pour concrétiser le meilleur, menée par des équipes de design talentueuses associées à des communautés constructives, et créer des plateformes ouvertes, évolutives et fiables.

Nous encouragera-t-il aussi à commencer par les nouvelles générations, qui s’initient encore aujourd’hui à l’informatique seulement en terminale en développant des traitements (6) comme il y a 40 ans, et à faire que dès demain la compréhension nécessaire de notre univers numérique s’initie bien plus tôt, continument et directement dans une logique objet ?

La contribution que vous lisez est sous licence #FairlyShare. Inspirée des licences ouvertes, comme les creative commons, elle contractualise l’intention suivante : « Je suis prêt à faire un travail gratuit pour un bien commun, si je trouve que le projet a du sens. Je suis prêt à être rétribué, si le contrat est transparent, sous une autre forme que l’argent, comme la visibilité ou l’influence. Mais, dans tous les cas, si ma contribution génère un profit pour quelqu’un – même de manière indirecte –, je veux en recevoir une part équitable. » Cette licence s’adresse à Google et aux autres grandes plates-formes, pour les inviter à redistribuer les richesses (créées par les milliards de contributeurs et dont le travail est monétisé via Internet) et à évoluer vers le modèle hypercoopératif.

Bibliographie

(1) Sans oublier, le couper-coller, et le retour arrière, CTRL-Z, qui ont tout autant changé notre quotidien

(2) Saluons le succès français de l’entreprise Dassault dans la première conception entièrement numérique d’un avion

(3) Et donc mieux sécurisable à plusieurs niveaux, et de façon plus précise que par des paramétrages de firewall.

(4) Il est également heureusement impossible de modéliser entièrement un être humain

(5) Rappelons le rôle pionnier de la France avec la carte à la puce, hélas toujours non utilisée en standard sur les ordinateurs

(6) Le latin de l’informatique ?

Biographie

Pionnier en 1984 des calculs d’itinéraires multimodaux pour les transports en communs, puis contributeur majeur au succès français des systèmes numériques de communication et de commandement des forces armées terrestres, Dominique Cuppens évolue à mi-carrière vers la fonction de Directeur des Systèmes d’Information pour accompagner des changements et internationalisation d’activités au sein du groupe Thales. Ayant rejoint en 2008 Réseau Ferré de France, il crée une plateforme de services SI répondant à l’ouverture européenne du système ferroviaires et permettant à plus de 170 entités juridiques de collaborer dans une vision unifiée du réseau ferré. Il rejoint en 2014 l’institut de l’Iconomie.

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